Nuance : mettre l’accent sur la perspective des jeunes (im)migrant-es en santé sexuelle

Venir d’ailleurs et grandir au Canada évoque des questions liées au « chez-soi », au souvenir diasporique et à la nostalgie d’un lieu géographique avec lequel la connexion a été perdue.

Quand j’ai demandé à mes ami-es à quel moment ils et elles avaient vu des ressources de santé sexuelle pour la première fois, la plupart ne s’en souvenaient pas – hormis des bribes de cours d’éducation sexuelle du secondaire qui portaient principalement sur la prévention des ITS et de la grossesse (ce qui dénote souvent des tactiques fondées sur la peur). Une amie m’a même confié avoir du mal à discuter de sa santé sexuelle avec son médecin de famille, car il vient de la même communauté ethnoculturelle, ce qui limite grandement le lien de confiance qu’elle peut développer avec ses professionnel-les de la santé.

Cette expérience est très répandue chez les jeunes de couleur du Grand Toronto qui sont établis dans leurs communautés ethniques ou très proches de celles-ci.

Parallèlement aux identités culturelles, historiques et sociales qui sont négociées pendant la migration ou après celle-ci, la santé sexuelle est souvent négligée, dans cette expérience, alors qu’elle représente une importante partie de la vie. En tant que jeunes de première et deuxième générations, nous risquons d’avoir des relations complexes avec nos établissements d’enseignement, nos familles et nos communautés, qui ne favorisent pas très souvent des conversations significatives sur le bien-être sexuel et la santé génésique.

Même si nous voulons être solidaires de notre communauté en devenant client-es/patient-es d’un-e de nos professionnel-les, ceci nous place dans une situation compromettante : nous savons à quel point les informations personnelles peuvent circuler et être utilisées contre des membres de la communauté, ou servir à renforcer la surveillance, la stigmatisation et l’ostracisme. Bref, l’accès aux services de santé sexuelle et le dialogue sur le sujet sont complexes, pour les jeunes de première et deuxième générations, en raison des nombreux obstacles rencontrés à la maison comme à l’extérieur.

La « discussion sur le sexe » – popularisée par la culture occidentale – est censée être une conversation dirigée par une figure parentale responsable de fournir à un-e préadolescent-e des informations essentielles sur le sexe et la puberté. Or ceci n’est pas une réalité pour la majorité des jeunes (im)migrant-es, car le sexe, l’intimité et le plaisir ne sont souvent pas abordés à la maison – encore moins lorsqu’il s’agit des jeunes et de leurs possibles explorations sexuelles. Pour nous, ceci signifie que la « discussion sur le sexe » a inévitablement lieu hors du foyer. Malheureusement, comme l’indique la campagne #SexEdSavesLives, les programmes scolaires ont toujours limité l’éducation sur la santé sexuelle et génésique.

En août 2017, la communauté Nuance a été créée afin de combler l’écart entre les perspectives des jeunes (im)migrant-es et les conversations sur la santé sexuelle, par le biais d’essais, d’œuvres artistiques, de poésie et de prose publiés en ligne et exposés dans des espaces communautaires. Cette plateforme numérique dirigée par et pour nous exploite l’outil du récit afin de désapprendre, de remettre en question et d’apporter des nuances, en ce qui concerne la santé sexuelle.

Il est crucial que des plateformes numériques comme Nuance entretiennent des espaces en ligne et hors ligne pour faciliter cette conversation qui n’aurait pas lieu autrement.

Quels sont les sujets abordés par Nuance?

Les auteur-es de Nuance sont engagés à déboulonner les mythes et les fausses informations que véhiculent les familles et les normes sociétales/culturelles concernant le sexe, la sexualité et la santé sexuelle (voir les articles « Dad, What’s a Condom? » et « ‘V’ For Virginity »). Par ailleurs, plusieurs articles décortiquent la politique de la désirabilité dans le contexte canadien, où les personnes brunes, noires, est-asiatiques, gaies, queer, femmes et d’autres identités sont souvent exotisées, stigmatisées et fétichisées en raison d’idéaux hétéronormatifs blancs et cis (voir « Is it Me or My Ethnicity? », « « Kawaii » », « Melanin Miseries » et « On Love and Melanin »).

Que ce soit en analysant la représentation du consentement dans les médias populaires (« Beyond #Me Too ») ou en critiquant le fait que le mouvement #MoiAussi ignore différents types de résistance à la violence sexuelle (« Surviving #MeToo », « 3 Fears »), nos auteur-es expriment leurs voix et leurs expériences par une évaluation critique de la réconciliation des préjudices sexuels sur la scène publique et de ses implications pour les personnes survivantes ayant des identités et des origines entrecoupées.

À un moment comme les attaques du tueur en série Bruce McArthur dans le village gai de Toronto (« The Arrest of Bruce McArthur »), notre équipe d’auteur-es a amorcé des conversations sur l’amour radical, sur la navigation des frontières dans la famille choisie en communauté queer et sur la délicatesse de termes comme « abus », « abandon » et « rejet », qui peuvent être confondus (« Love in the Time of Queer Death »).

Il me serait impossible d’énumérer tous les thèmes que nous avons déjà abordés et que nous prévoyons explorer, mais en tant que membre de la communauté, je suis toujours excitée d’inviter les gens à lire Nuance et à soumettre des œuvres écrites/visuelles (qui sont rémunérées)!

Grâce à Nuance, nous pouvons refléter autant de voix, d’expériences et de perspectives que nos communautés le requièrent et le désirent.