Articles

Éducation sexuelle, cœurs brisés et santé mentale

La santé sexuelle, c’est plus que quelques parties du corps. Les jeunes avec lesquels je travaille comprennent cela instinctivement.

À titre d’animatrice en matière de sexualité et de santé génésique au Sexuality Education Resource Centre Manitoba, je travaille à divers projets dont un s’adressant aux jeunes nouveaux arrivants à Winnipeg. Intitulé « Our Families Can Talk About Anything » [« Nos familles peuvent parler de n’importe quoi »], ce projet rassemble des parents et des jeunes de familles nouvellement arrivées pour discuter de sexualité et de santé sexuelle et pour créer des ponts de communication sur ces sujets.

Lors de ces ateliers pour jeunes nouveaux arrivants, nous consacrons autant de temps aux discussions sur les cœurs brisés, les relations avec les parents et le consentement qu’à celles sur les vagins, les condoms et les ITS. La sexualité est un aspect complexe et dynamique de la nature humaine; toutes ses dimensions physiques, émotionnelles, mentales et spirituelles se recoupent.

Je suis certaine que j’ai le meilleur travail de la province. J’ai la chance d’animer des ateliers et des discussions sur la santé sexuelle auprès de nouveaux arrivants qui jonglent avec les défis d’être jeunes à Winnipeg en 2018, d’apprendre à se connaître tout en devenant adultes et d’être les enfants de parents qui ne les comprennent peut-être pas. Ajoutons à cela les pressions et le stress de la puberté, des médias sociaux et des coups de foudre dans les corridors de l’école. C’est beaucoup à naviguer.

Dans ce portrait général, il est évident que la santé mentale joue un rôle crucial. Notre cœur, notre esprit et notre corps sont tous connectés.

Lors de nos séances, les jeunes parlent de relations avec les parents et de quête d’indépendance. Nous explorons les identités LGBT2SQ*, le respect de la diversité et les intersections avec les croyances religieuses. Nous échangeons sur le consentement, le harcèlement de rue et les relations violentes. Nous abordons l’image corporelle, l’image de soi et l’estime. Nous décortiquons les subtilités des prises de décisions, de la confiance en soi et des situations où il faut faire confiance aux autres. Nous discutons de ce que signifie le respect, celui de notre corps et celui du corps des autres. Nous parlons du racisme, de l’adaptation culturelle, de l’intimidation et de la communauté; des choix contraceptifs, des ITS et de la science du corps.

Nous parlons également des cœurs brisés. S’il y a une chose que j’aimerais vous communiquer pleinement, ce sont ces formidables conversations à propos des cœurs brisés. Les jeunes comprennent que la santé mentale est rattachée à la santé physique. Le cœur et les sentiments affectent directement les pensées et les actions. Les jeunes parlent avec éloquence du deuil d’une relation et des stratégies qu’ils se créent pour sortir du lit les matins où ils sont si tristes qu’ils peinent à respirer. Ils connaissent la douleur des ruptures et sentent le nuage qui plane au-dessus de leur tête pendant des mois, voire des années. Ils savent que le cœur et l’esprit sont connectés; ils travaillent fort à trouver des moyens de s’adapter.

Nous ne pouvons nous permettre d’ignorer les dimensions mentales, émotionnelles et spirituelles de la santé sexuelle. Parler de notre corps séparément de nos relations, de nos pensées et de nos sentiments, ce serait passer à côté d’une grande partie de l’histoire.

La femme de 16 ans qui demande des condoms parce qu’elle se sent poussée à avoir des relations sexuelles avec son copain (un copain dont elle ne peut parler à ses parents, car ceux-ci refusent qu’elle ait des fréquentations avant l’âge de 18 ans) subit d’énormes pressions de part et d’autre dans sa vie. Nous l’informons qu’elle peut se procurer des contraceptifs, et nous accompagnons ceux-ci d’information sur ses droits sexuels, sa valeur inhérente, sa capacité d’utiliser son corps de la manière qu’elle juge optimale, et sur ce à quoi ressemble une relation saine. La distribution de contraceptifs est importante, mais ce n’est pas la seule partie de la santé sexuelle à laquelle il faut porter attention; tous les aspects sont interreliés.

La santé sexuelle, c’est plus que quelques parties du corps. C’est l’interaction des aspects mental, physique, émotionnel et spirituel dans le contexte de notre sexualité et de notre compréhension de soi. C’est la santé mentale, les droits génésiques, l’accès à la contraception, le consentement, le corps, les relations saines, l’image corporelle, l’abolition du patriarcat, la justice sociale et tous les facteurs qui affectent notre corps et nos relations.

On ne peut séparer l’aspect physique du mental ou du spirituel; ça n’aurait pas de sens. Une éducation efficace en matière de santé sexuelle englobe tous les aspects de la sexualité, et c’est notre devoir d’offrir aux jeunes les compétences dont ils ont besoin pour composer efficacement avec tout ce qui se passe Entre le corps et l’esprit.

Le programme Pieces to Pathways se prononce sur l’importance du soutien offert aux personnes queer ou trans en matière de santé mentale et d’utilisation de drogue ou d’alcool

De tout temps, les personnes LGBTQ n’ont pas été à l’aise de parler de leurs vies et de leurs expériences lorsqu’elles cherchent du soutien auprès des établissements de santé ou de services sociaux. Encore aujourd’hui, de nombreuses personnes souffrent d’abus, d’intimidation, de harcèlement et de discrimination parce qu’elles appartiennent à la communauté LGBTQ, un phénomène qui est également présent dans les établissements de santé. Les services en place n’ont pas été conçus en ayant les personnes communauté LGBTQ en tête et les prestataires de soins de santé ne reçoivent pas la formation adéquate pour satisfaire aux besoins de cette communauté. Pour répondre à cette lacune, Faith et Tim ont lancé Pieces to Pathways (P2P), un programme de réduction des méfaits par les pair(e)s pour les personnes queer et transgenres.

L’idée de lancer P2P est née au fil de discussions entre Faith et Tim, deux ami(e)s qui se sont rencontré(e)s en réadaptation. Les deux ont réussi à vaincre leurs dépendances grâce au programme des 12 étapes[1]. C’est cette expérience vécue en tant que personne queer et trans sobres, jumelée à leur bagage en développement communautaire, qui a inspiré la mise sur pied de ce nouveau programme.

Faith et Tim, qui n’hésitent pas à parler de leurs propres expériences avec la dépendance et la réadaptation, se faisaient souvent référer des ami(e)s ou des connaissances qui faisaient face à des difficultés liées à l’utilisation d’alcool ou de drogue. Faith et Tim rencontraient ces personnes, souvent dans des cafés, pour discuter de leurs parcours et partager ce qui avait fonctionné pour eux dans leur quête de la sobriété. Mais lorsque venait le temps de les orienter vers des services de santé ou à des services sociaux qui accompagnent les personnes queer et trans, Faith et Tim se sont rendu(e)s compte qu’il y avait fort peu d’endroits appropriés vers lesquels orienter leurs ami(e)s.

Faith et Tim ont lancé P2P à l’été 2014 et ont réussi, en décembre de la même année, à obtenir un financement gouvernemental pour que le Réseau local d’intégration des services de santé du Centre-Toronto mène une évaluation des besoins de la communauté. Un examen complet de la littérature comprenant l’analyse de 115 articles revus par les pair(e)s a été mené, 28 prestataires de services sociaux ont été interviewé(e)s, 640 jeunes de la communauté LGBTQ ont été sondé(e)s et 5 groupes de discussion réunissant 48 participant(e)s ont eu lieu, le tout avant la fin du mois de mars 2015. Les résultats, compilés dans un rapport final, correspondaient aux expériences vécues par Faith et Tim :

  • 65% des répondant(e)s au sondage ont indiqué que leur appartenance à la communauté LGBTQ a eu une incidence négative sur leurs expériences en lien avec les services offerts.
  • Le taux de prévalence de l’utilisation d’alcool ou de drogue dans la dernière année chez les jeunes queer/trans de Toronto était de 1,19 à 57,2 fois plus élevé que celui de la population canadienne en général.
  • 37% des répondant(e)s au sondage souhaitaient ou essayaient activement de réduire ou d’éliminer leur utilisation d’alcool.
  • 44% des répondant(e)s au sondage souhaitaient ou essayaient activement de réduire ou d’éliminer leur utilisation de drogue.

De nombreux jeunes queer ou trans utilisent l’alcool ou la drogue pour affronter l’oppression dont ils/elles sont victimes et, pour plusieurs, c’est souvent une question de survie. Lorsque ces jeunes croient avoir un problème d’utilisation de drogue ou d’alcool, ils/elles ne savent pas si les services en place pourront répondre à leurs besoins en tant que personne LGBTQ. Lorsque des membres de cette communauté vont chercher de l’aide et accèdent aux services, les deux tiers d’entre eux/elles disent vivre une expérience négative en raison de leur identité queer ou trans. Des répondant(e)s au sondage ont rapporté ne pas s’être senti(e)s suffisamment en confiance pour révéler leur identité, ne pas s’être senti(e)s accepté(e)s en raison de leur identité et avoir été maltraité(e)s par les prestataires de soins de santé. Il en résulte une situation déplorable où les personnes queer et trans sont confronté(e)s à un dilemme, soit d’utiliser des services qui peuvent être néfastes pour elles ou de complètement arrêter d’utiliser ces services.

Pour trouver une solution à ces problèmes, P2P a développé un programme par les pairs – dans lequel tout le personnel de première ligne s’identifie comme étant queer ou trans et a une expérience d’utilisation d’alcool ou de drogue, ainsi que de réadaptation, bien que définie librement par chaque personne. En vertu de ce modèle, les expériences vécues sont utilisées comme une stratégie d’intervention et comme un outil pour bâtir des collectivités pour les individus confrontés à ce type de défis. Le programme est actuellement hébergé par l’organisme Breakaway Addiction Services[2]. À titre de programme de réduction des méfaits, il offre un accompagnement individualisé pour gérer les cas particuliers, tient trois soirées pour la communauté où les participant(e)s peuvent venir à l’improviste et coorganise des groupes de thérapie comportementale dialectique (TCD)[3].

À travers le travail de P2P, les besoins en matière d’accès dans les établissements de santé pour les individus transgendériste ont été clairement exposés.

Les trois principaux besoins

Des toilettes non genrées, des formulaires d’admission inclusifs et une utilisation respectueuse des pronoms par chaque personne.

Lorsque ces besoins ne sont pas remplis, les patient(e)s/client(e)s disent ne pas se sentir respecté(e)s ou compris(e)s, ce qui peut résulter en un arrêt des traitements ou de l’utilisation du système de santé dans le futur.

10 conseils pour soutenir et aller vers les jeunes LGBTQ

  1. Si vous ne connaissez pas ou ne comprenez pas un concept particulier, faites une recherche sur Google ou demander à un(e) collègue.
  2. Évitez de présumer du genre, du sexe et de l’orientation sexuelle des gens.
  3. Si vous n’êtes pas certain(e) du pronom à utiliser pour désigner une personne, demandez-lui.
  4. Lorsque vous gérez un groupe, utilisez un pronom qui peut convenir à tout le monde et demandez aux personnes participantes si elles ont des besoins particuliers en matière d’accès.
  5. Si vous faites une erreur, ce n’est pas grave. Excusez-vous et corrigez le tir la prochaine fois.
  6. Démontrez votre soutien envers la communauté LGBTQ.
  7. Connaissez le point à partir duquel vous n’êtes plus en mesure d’aider une personne et, si nécessaire, orientez-la vers un(e) collègue ou un autre organisme.
  8. Restez à jour et gardez-vous informé(e) des enjeux historiques et contemporains liés à la communauté LGBTQ. Si vous apprenez quelque chose, partagez-le avec les autres.
  9. Demandez aux personnes ce qu’elles veulent, ce dont elles ont besoin et sachez comment elles veulent que leurs expériences soient définies.
  10. Sachez que les jeunes queer et trans n’ont pas tous et toutes les mêmes expériences.

[1] Les programmes des 12 étapes sont des programmes de soutien communautaire dans lesquels les personnes qui s’identifient comme étant toxicomanes ou alcooliques se rencontrent pour s’entraider.

[2] Situé dans le secteur Parkdale à Toronto

[3] Les activités que l’on peut joindre à l’improviste incluent une soirée sur l’abstinence les lundis, une période sur la réduction des méfaits pour les jeunes racialisé(e) les mardis et une soirée de réduction des méfaits les jeudis. P2P travaille régulièrement avec plusieurs prestataires de services de santé de Toronto en matière de dépendances, de réduction des méfaits et de santé mentale pour organiser du plaidoyer, de la formation et de l’éducation liées aux questions LGBTQ et de réduction des méfaits. Une fois par mois, P2P organise un atelier, ouvert à tous/toutes, de fabrication de trousses communautaires pour la réduction des méfaits. Les participant(e)s peuvent fabriquer des trousses pour l’utilisation sécuritaire du crack, de drogues injectables, de crystal, de même que des trousses pour l’injection d’hormones et le sécurisexe. P2P participe régulièrement à des événements similaires organisés par des organismes partenaires ainsi qu’à des fêtes pour effectuer des interventions de proximité en réduction des méfaits et pour distribuer des trousses.